Le Veuf Joyeux

(à René Fallet et ses Vieux de la Vieille)
bordure plume écrivain

Eh bien, ma pauv' Thérèse
D'puis qu't'es au Père Lachaise
Bon Dieu, c'que j'vais bien !
Pas l'ombre d'un sanglot
A m'coller aux carreaux
Ni larmes ni chagrin
Ni grand-mess', ni crin-crin
Et si je viens te voir
C'est pas pour ta mémoire
Mais pour être certain
Du destin
Depuis qu'tu m'as quitté
Qu'j'ai plus à t'supporter
Je suis comm' un gamin...
J'ai fourgué à l'oubli
Ton ennui, tes soucis
Ta hargne de sale chien
Tes balais et tes seaux
Tes "Nous Deux", ton trousseau
Ton accent faubourien
Je n'fais mêm' plus l'ménage
Car ça t'mettrait en rage
Et l'idée m'fait du bien
Je joue les veufs joyeux
Et j'remercie l'Bon Dieu
De m'avoir choisi, moi
De nous deux, pour êt' là !

T'aimais pas me voir boire
Je me saoûle tous les soirs
A n'y comprendre rien
Je bois n'importe quoi
Pas à n'importe quoi
Car tu n'étais pas rien
Crois-le bien
Les soirs où les copains
Vienn'nt arroser l'sapin
Il arrive que tu m'coûtes
Jusqu'à dix lit' de goutte !
Je claque toute ma retraite
Plus la tienne dans la fête
Vu qu'on n'la faisait pas
Y avait personn' avant
Chez nous, mais maintenant
Y en a même dans tes draps
J'ai pas froid
Il a fallu qu'tu meures
Pour qu'j'apprenne le bonheur
A soixante-dix carats
Je fume, je ris, je baise
Je baise, ne t'en déplaise
Pis quand j'y arrive pas
Ben, pour oublier, j'bois
Et par là-d'ssus, j'me dis
Qu'si t'es au Paradis
Les anges doiv'nt avoir l'air
De regretter l'Enfer !

Le docteur dit souvent
Que j'tiendrai plus longtemps
Si j'continue comm' ça
J'l'emmerd' en attendant
Car j'crèv'rai pas avant
D'avoir vécu cent ans
Sans toi, Satan
J'ai espéré c'moment
Trente piges, t'entend ? Trente ans !
Alors j'vais pas laisser
C'pisse-vinaigre gâcher
Le peu d'temps qui me reste
A me priver des fêtes
Que m'inspire ton trépas
Y a d'la joie !
Ma pauv' Thérèse, voilà
Mes derniers mots pour toi
Je ne reviendrai plus
Ca fait maint'nant deux ans
Que je guett' en tremblant
Le retour du zombie
Dans la nuit
Mais les herbes ont couvert
Ce carré du cim'tière
Au point que marchent dessus
Des inconnus
Il faut leur pardonner
Y a des morts dont on s'fout...
Et c'est tout !